Daniel Gamboa, Directeur de la croissance et de la collecte chez Amnesty International revient sur les enjeux et la méthode.

Dans un monde polarisé, quels narratifs associatifs peuvent créer du lien ? Comment convaincre au-delà de son cercle le plus immédiat de soutiens ? Pour modeler ses discours à destination de publics éloignés de ses cibles traditionnelles, voire hostiles à sa cause, Amnesty International Argentine a fait le choix innovant de s’appuyer sur des outils d’IA.

D’où est venue l’idée d’utiliser l’IA pour apprendre à parler avec vos détracteurs ?

Milei en Argentine, comme Trump aux USA, ne sont que des représentations d’un phénomène beaucoup plus large. Alors que tous les sujets que nous défendons sont attaqués, le défi est devenu : ‘Comment défendre quelque chose qui n’était pas discutable pendant des décennies ?’ : droits de femmes, lutte contre le changement climatique, violences sous toutes leurs formes, liberté de la presse… Aujourd’hui même un centre de recherche en santé peut devenir la cible d’attaques, on l’a vu avec la question des vaccins ! Dans ce contexte, c’est une erreur de se dire : ‘nos détracteurs sont perdus, concentrons-nous sur ceux qui nous soutiennent’. Il est fondamental d’essayer d’aller chercher ceux avec qui nous ne sommes pas alignés. On n’a pas besoin d’être d’accord sur tout, mais on peut identifier les sujets sur lesquels bâtir des ponts. Si l’on ne propose pas à ces publics des récits alternatifs, rien ne changera. Sortir de notre bulle habituelle de soutiens, c’est indispensable pour élargir le mouvement, et contribuer à mobiliser largement ou à faire évoluer les opinions publiques. Quand l’IA générative est arrivée, nous nous sommes dit que nous pouvions utiliser l’analyse approfondie d’une campagne sur l’avortement menée en 2020 pour faire émerger une méthodologie applicable à n’importe quel récit, dans n’importe quel pays — qu’il s’agisse de changer un narratif qui attaque la cause ou de consolider un récit qui fonctionne.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Nous avons programmé et entrainé un bot ChatGPT pour ‘sortir de nos cerveaux’ libéraux, afin de comprendre et interagir avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Ce GPT ‘conseiller en narratifs’ est nourri de très nombreuses méthodes et théories de linguistes et d’experts en communication – certains progressistes, d’autres non – mais aussi de nos études de marché ou de nos écoutes sociales. Il nous aide à penser, analyser, reconsidérer et recadrer les récits d’une façon qu’on ne pouvait pas faire seuls, puisque nous pensons tous plus ou moins pareil ! Nous avons aussi créé une autre série de GPT-persona dont des détracteurs de notre cause. Échanger avec ces GPT nous permet de tester notre communication avant de la diffuser. Ce n’est pas facile toujours facile, parce que l’on se retrouve à devoir entendre des choses avec lesquelles on est en profond désaccord.  Mais ces outils permettent de déconstruire nos préjugés objectivement, pour mieux convaincre largement.

Qui sont ces personas ?

Il y a notamment le ‘crypto-bro’, soutien typique de Trump ou Milei, pour qui nous sommes d’affreux wokes. En interagissant avec son GPT, nous avons découvert que nous avions finalement des terrains communs : quand évoquait les gouvernements qui attaquent les libertés individuelles, cela résonnait avec ses points de vue par exemple. Nous avons travaillé à identifier les leviers d’engagement qui lui parlent, ce qui nous a conduits à créer le jeu vidéo Escape to Freedom, sur le parcours d’un réfugié vers la liberté — aujourd’hui joué plus de 60 000 fois par mois sur Roblox. Résultat concret : les hommes sont désormais ceux qui donnent le plus à notre campagne ‘Réfugiés’. Parmi les autres personas que nous avons créé : un homme d’âge mûr de centre-gauche aux opinions nationalistes et très attaché à la famille, ainsi que des profils encore plus complexes comme une jeune femme conservatrice qui ne partage pas tous nos combats, mais qui pourrait néanmoins soutenir des actions concrètes de solidarité. Notre ambition, c’est de leur parler, pourquoi pas de les convaincre, mais aussi trouver des voies pour amener les sujets des campagnes que nous portons à la table du dimanche. Le repas de famille, c’est là que se mènent à la fin les batailles narratives…

Pour en savoir plus, découvrez le dossier central du dernier numéro de Fundraizine, tout juste publié, sur la  » Bataille des narratifs  par temps de polarisation. » ( réservé adhérents !)